
Celui qui est mort pour moi…
L’amour est à la fois un sentiment que l’on éprouve et un engagement que l’on prend. Et quand je pense à l’amour de Jésus, je crois que cette distinction devient particulièrement claire.
Et je crois qu’il y a un ordre dans l’amour : on ressent d’abord, puis ce que l’on ressent nous pousse à nous engager.
Lorsqu’on aime réellement, on ne reste pas simplement dans le sentiment. On se donne. On crée de la place. On sort de soi pour rejoindre l’autre. L’engagement devient finalement l’une des expressions les plus concrètes de ce que l’on dit ressentir.
Quelqu’un disait récemment, en parlant de moi, que je voulais “être aimée comme je veux”.
Je ne sais pas exactement comment la remarque était pensée, mais moi, je l’ai reçue presque comme un reproche. Comme si vouloir être aimée d’une certaine manière faisait de moi quelqu’un de capricieux. Comme s’il n’était pas vraiment légitime d’attendre une certaine expression de l’amour que l’autre dit ressentir pour moi.
Et cela m’a fait réfléchir.
Est-ce vraiment un défaut de vouloir être aimée d’une manière qui me rejoint ?
Est-ce que celui qui aime peut simplement décider seul de la manière dont il va aimer, selon ses préférences, sa personnalité, ses habitudes, puis demander à l’autre de se contenter de cela ?
Est-ce encore vraiment de l’amour si celui qui donne décide à la fois de ce qu’il donne, de ce qui devrait être suffisant et même de ce que l’autre devrait ressentir en le recevant ?
Parce qu’il y a quelque chose que je trouve important de distinguer :
Je peux savoir intellectuellement que tu m’aimes et pourtant ne pas me sentir aimée.
Cela ne signifie pas nécessairement que ton amour n’existe pas. Cela peut simplement vouloir dire que la manière dont tu l’exprimes ne me rejoint pas.
Je sais que tu m’aimes, mais je ne me sens pas entendue, désirée, soutenue, valorisée, protégée ou considérée par cet amour.
Mon père disait souvent :
“L’effort n’est justifié que s’il est perçu.”
Dit comme cela, la phrase peut sembler dure, mais j’en comprends l’idée.
Si je veux que la maison soit propre et que je balaie pendant une heure sans que la maison soit réellement propre, j’ai peut-être fait beaucoup d’efforts, mais l’objectif n’a pas été atteint.
L’effort compte, bien sûr, mais il doit produire quelque chose.
Je crois que c’est pareil dans l’amour.
Il ne suffit pas de dire : “Mais moi, je fais des efforts.” La question est aussi : est-ce que mes efforts rejoignent réellement la personne que je prétends aimer ?
Parce que l’effort peut être réel sans que son expression atteigne nécessairement l’autre.
Est-ce que j’ai suffisamment appris cette personne pour comprendre ce qui lui fait reconnaître mon affection ?
Parce qu’aimer quelqu’un, c’est aussi apprendre quelqu’un. C’est découvrir ce qui le touche, ce qui le rassure, ce qui lui fait comprendre : “Je compte pour toi.”
L’amour n’est pas une danse unilatérale.
On pourrait alors me répondre :
“Mais Jésus ne nous a pas aimés comme nous voulions être aimés. Il nous a aimés comme nous avions besoin de l’être.”
Et c’est là que je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette opposition.
Oui, Jésus nous aime comme nous avons besoin d’être aimés. Absolument.
Mais je crois aussi qu’il nous aime, fondamentalement, comme nous désirons être aimés.
Attention, je ne parle pas ici de cet amour romantisé qu’Hollywood nous vend souvent : un amour d’émotions intenses, de passion et de sensations fortes, où l’intensité devient la mesure de la profondeur. Un amour où tout doit être beau, exaltant, où aimer finit parfois par vouloir dire tout accepter, tout tolérer, tout excuser, ne jamais dire non.
Ça, ce n’est pas toute la réalité de l’amour.
Parce que l’amour veut aussi le bien ultime de l’autre. Et parce qu’il veut ce bien, il corrige parfois, discipline, reprend, pose des limites, dit non.
“Le Seigneur corrige celui qu’il aime” (Hébreux 12:6).
Être aimé ne signifie pas que tout ce que je veux doit m’être donné, ni que l’amour doit toujours me faire ressentir ce que j’ai envie de ressentir.
Mais regarde quand même comment Jésus nous aime.
Paul dit que Dieu “prouve son amour envers nous” en ce que Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs (Romains 5:8).
J’aime ce mot : prouve.
Dieu ne se contente pas de dire qu’il aime. Il montre. Il agit. Il s’engage.
Pense à cela un instant.
Jésus est mort pour nous.
Sa mort n’est pas un caprice cosmique. Elle est l’expression ultime de son amour.
“Il m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi” (Galates 2:20).
Voilà ce que l’amour fait : il se donne.
Et cela nous montre quelque chose de fondamental.
L’amour coûte. L’amour se sacrifie. L’amour accepte de quitter son confort pour rejoindre l’autre là où il est.
L’amour ne cherche pas simplement à préserver sa propre tranquillité ; il se donne pour le bien de celui qu’il aime.
Jésus lui-même dira qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jean 15:13).
Évidemment, je ne suis pas en train de dire qu’aimer quelqu’un signifie littéralement mourir pour lui à chaque fois.
Mais il y a quelque chose du don de soi qui appartient profondément à l’amour.
Donner de son temps. Faire de la place. Renoncer parfois à son confort. Écouter. Porter. Soutenir. Créer. S’adapter. Être présent.
Et oui, dans certaines circonstances extrêmes, donner sa vie.
C’est d’ailleurs ce que Paul prend comme modèle lorsqu’il parle du mariage : il demande au mari d’aimer comme Christ a aimé l’Église, en se donnant pour elle (Éphésiens 5:25).
Pourquoi cette image ?
Parce que l’amour n’est pas seulement quelque chose que je ressens pour toi. C’est quelque chose qui finit par engager ma personne.
Et au fond, n’est-ce pas ce que nous désirons tous ?
Je vais être absolue ici :
Du berceau au cercueil, les êtres humains veulent être choisis, désirés, considérés, protégés, valorisés, soutenus, célébrés.
Nous voulons savoir que nous comptons pour quelqu’un. Nous voulons appartenir. Nous voulons pouvoir regarder quelqu’un et savoir : “Cette personne est pour moi.”
Pas nécessairement avec de grandes démonstrations bruyantes.
Quand je parle d’un amour exubérant, je ne parle pas forcément d’un amour théâtral. Je parle d’un amour assumé. Un amour qui n’a pas honte de nous choisir. Un amour qui crée du temps, devient créatif, cherche la proximité, trouve des manières de montrer : “Je suis engagé à ton bien.”
Et je crois que nous voulons aussi être suffisamment aimés pour que quelqu’un ose nous dire la vérité.
Quelqu’un qui nous corrige, nous reprend, nous challenge, nous pousse à grandir, à affronter nos peurs, à sortir de nos zones de confort.
Parce que l’amour ne veut pas simplement que nous soyons confortables ; il veut que nous devenions entiers.
Mais — et c’est important — nous voulons aussi quelqu’un avec qui nous pouvons être vulnérables.
Quelqu’un avec qui nous pouvons rire et pleurer. Réussir et échouer. Être forts et fragiles. Quelqu’un devant qui nous pouvons être complètement nous-mêmes, sans filtre, sans fard, sans faux-semblant.
Parce que lorsqu’on se sait réellement aimé, on arrête de performer.
On n’a plus constamment besoin d’impressionner, de calculer, de contrôler son image ou de mériter sa place. On se sait suffisamment en sécurité dans l’amour de l’autre pour qu’une correction reste une correction, qu’un reproche reste un reproche, qu’une limite reste une limite.
On ne transforme pas automatiquement chaque désaccord en rejet ou chaque “non” en abandon.
Voilà aussi ce que fait l’amour : il sécurise suffisamment pour permettre la vérité.
Et l’amour n’a pas peur non plus de nous voir réussir.
Il célèbre. Il soutient. Il pousse. Il est fier de voir l’autre grandir parce qu’il veut son bien.
Aimer quelqu’un, ce n’est pas l’annuler, lui faire perdre sa personnalité ou le remodeler jusqu’à ce qu’il nous ressemble.
L’amour rapproche sans absorber. Il soutient sans contrôler.
Il permet une interdépendance où chacun peut rester pleinement lui-même.
Et lorsque je regarde Jésus, je retrouve tout cela.
Il aime Marthe, Marie et Lazare, mais il ne les rejoint pas de manière uniforme.
Avec Marthe, il parle, il questionne, il pousse sa foi, il l’amène à confesser qui il est.
Avec Marie, il pleure.
Avec Lazare, il agit.
Même famille. Même souffrance. Même amour. Mais pas la même expression (Jean 11).
Et c’est précisément ce qui me touche.
Jésus ne nous aime pas de manière abstraite.
Il nous connaît. Il sait ce qui est en nous. Il sait nous rejoindre, nous consoler, nous reprendre, nous conduire.
Il ne nourrit pas nos blessures, mais il n’agit pas non plus comme si elles n’existaient pas.
Il nous aime assez pour nous rencontrer là où nous sommes et assez pour ne pas nous laisser là.
Voilà pourquoi je pense que l’opposition entre “être aimé comme j’en ai besoin” et “être aimé comme je désire l’être” est trop simpliste.
Jésus fait les deux.
Il me donne ce dont j’ai véritablement besoin, même lorsque ce n’est pas ce que j’aurais choisi sur le moment.
Mais en même temps, il rejoint ce désir profondément humain d’être connu, choisi, désiré, accueilli, protégé, corrigé sans être rejeté, aimé sans avoir besoin de performer.
Et peut-être que c’est cela qui explique pourquoi Paul prie pour que nous puissions comprendre “la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur” de l’amour de Christ (Éphésiens 3:18-19).
Cet amour est tellement vaste qu’il faut presque demander à Dieu de nous rendre capables de le saisir.
Alors non, je ne crois pas que ce soit un défaut de vouloir être aimée profondément. Fortement. Complètement.
De vouloir un amour qui ne se contente pas de dire “je t’aime”, mais qui cherche à me rejoindre réellement.
De vouloir un amour qui me donne la sécurité d’être vraie et la force de devenir meilleure.
La mesure de cet amour, pour moi, c’est Jésus.
Mais là où cette réflexion me challenge aussi, c’est que je ne peux pas seulement regarder Jésus pour définir la manière dont je veux être aimée.
Je dois également le regarder pour apprendre à aimer.
Si je veux être rejointe, est-ce que j’apprends à rejoindre l’autre ?
Si je veux être comprise, est-ce que je prends le temps de comprendre ?
Si je veux être soutenue, célébrée, protégée, reprise avec douceur et aimée avec intention, est-ce que je donne moi aussi cet amour ?
Parce que l’amour que je désire recevoir devient aussi l’amour que je suis appelée à offrir.
La mesure de l’amour que chacun de nous devrait désirer, c’est l’amour que Jésus nous a montré.
Celui qui est mort pour moi…
Enjoy Grace 🤍